NE RESTENT DANS L'OUED QUE SES GALETS
CONFERENCE DE PRESSE
Mardi 3 Juillet 07
COMMUNIQUE
de Jean-Pierre Lledo
Le samedi 23 Juin, j'ai remis une copie de mon film à la Manifestation « Alger, capitale de la culture arabe, 2007 », et contrairement aux promesses faites, le film n'est toujours pas programmé.
Hier, une lettre signée par la Ministre de la Culture, me met en demeure de remettre une version du film en 52', ou de rembourser la première partie de la subvention.
Afin d'échapper à cette menace, je m'apprête donc à extraire de mon long-métrage de 3h, une des 4 histoires.
Je signale que des documentaires prévus pour 52' ont été présentés sans problèmes par cette Manifestation malgré un dépassement de cette durée.
Et que la Ministre m'avait signé une lettre, l'été 2005, où elle me promettait le soutien du FDATIC à mon projet de long-métrage documentaire.
J'ai par ailleurs demandé au Ministère de la Culture, depuis 2 semaines, le visa d'exploitation pour distribuer mon long-métrage en salles.
Bien qu'habituellement ce soit une simple formalité, je l'attends toujours.
Suite à la triple annulation des projections du 13, 14, et 15 Juin (Alger, Constantine, Oran), j'ai pris l'initiative d'organiser des projections privées de mon film, le 29 et le 30 Juin, afin de rendre à la société civile ce qui lui appartient.
C'est ainsi que des journalistes de la presse arabophone et francophone, des universitaires, des historiens, des hommes politiques, des militaires, des responsables du FLN historique et des acteurs de la guerre d'indépendance, de représentants de l'Eglise algérienne, ont accepté de répondre à mon invitation. Je les en remercie vivement.
Ces projections ont été suivies de débats très riches, sans aucune agressivité : preuve du mépris de ceux qui supposent que la société civile n'est pas suffisamment mûre pour se faire d'elle-même une opinion.
Lors de ces projections, j'ai tenu à dire notamment ceci :
- Je suis Algérien et non pas « d'origine algérienne » comme l'a dit la Ministre de la culture à la radio.
- Ce dernier film est la suite d'un long travail cinématographique de plus d'une dizaine d'années sur la Mémoire de l'Algérie coloniale et sur le rapport entre les 3 communautés musulmanes, juive, et chrétienne.
« Lisette Vincent, une femme algérienne », met en valeur « le fait colonial » qui fonde l'inégalité sur une base raciale, donc raciste.
« Un Rêve algérien », qui évoque la pratique de la torture de l'armée française durant la Bataille d'Alger, met en valeur le fait que dans la famille politique d'Henri Alleg, la famille communiste, le métissage communautaire était la preuve qu'une Algérie libre était possible où auraient vécu ensemble Musulmans, Juifs, Chrétiens et non-croyants. Ce film se terminait par une question : « L'Algérie est devenue indépendante, pourquoi n'a-elle pu être aussi fraternelle ? »
« Ne restent dans l'Oued que ses galets », mon dernier film, est un essai de réponse à cette question. Il pose le problème de l'Exode de la population dite « européenne » (pieds-noirs) et juive, soit plus d'un million de personnes, arrachés brutalement à ce qu'ils considéraient comme leur pays, et qu'ils considèrent toujours comme leur pays : ce déplacement de population a été un des plus importants de l'Histoire.
- Cet Exode, selon moi, ne peut être considéré comme une Victoire du Mouvement national, mais comme un échec. L'ANC, dirigée par Nelson Mandéla en Afrique du Sud, a fait la preuve que l'on pouvait mettre fin à un système raciste sans mettre fin à la cohabitation communautaire. Je considère que le métissage est une chance pour tous les peuples et non une tare, et que l'Exode a donc dépossédé notre pays d'une richesse qui aujourd'hui paradoxalement est devenu la propriété de la France où habitent près de 5 Millions d'Algériens, ou Français d'origine algérienne !
- Mon essai cinématographique est fondé sur une manière de pratiquer le documentaire qui est la mienne depuis plus d'une décennie, et qui consiste à refuser les paroles stéréotypées du discours officiel des « chefs », et à ne faire confiance qu'aux récits d'individus.
Et mon travail, dans ce film consiste à suivre 4 personnages d'origine arabo-berbéro-musulmane qui en revenant sur les traces de cet Absent d'origine judéo-chrétien, revisite leur propre enfance durant la guerre d'indépendance, et les drames personnels et collectifs.
- Les 4 histoires de ce film montrent que contrairement à ce qui s'est souvent dit tant en France qu'en Algérie, la violence intercommunautaire n'a pas été la règle, mais l'exception, des exceptions qui certes se sont multipliées durant la guerre 54-62.
- Le film, au travers de ces 4 histoires, pose aussi certes pour la première fois dans le cinéma algérien les questions suivantes :
Pourquoi le 20 Aôut 1955, l'ALN a-t-elle désigné le « gaouri » comme l'ennemi à abattre ?
Pourquoi durant la Bataille d'Alger, le « gaouri » a été visé en tant que tel, au facies, par des bombes, au lieu par exemple des institutions militaires ?
Pourquoi à Constantine, le Maître juif de musique andalouse Raymond assassiné le 22 Juin 1961, n'est pas représenté sur un Mur du Centre-ville, aux côtés des 5 autres Maîtres musulmans du malouf, dont certains furent ses amis ?
Pourquoi le 5 Juillet 1962 à Oran, à Oran uniquement dans toute l'Algérie, dans presque tous les quartiers d'Oran, et au même moment, du matin au soir, a-t-on massacré les « gaouri » au facies ?
Beaucoup d'Algériens se sont déjà posées ces questions (le Congrès de la Soummam en 1956 avait critiqué les exactions contre les civils) et continuent de se les poser.
- En les posant à mon tour, par le biais du cinéma, je ne considère pas porter du tort à mon pays. Au contraire. Vider les poches de pus que portent en elles toutes les sociétés du monde a toujours été une œuvre de salubrité publique. L'Algérie, comme d'autres pays a eu ses histoires sombres. Pas plus que les cinéastes français ne ternissent l'image de la France, lorsqu'ils évoquent la torture durant la guerre en Algérie, ou les autres côtés sombres de l'Histoire de leur pays, je ne considère avoir terni l'image du mien. Laisser aux autres le soin d'évoquer nos ombres, c'est cela qui affaiblit notre pays. Je ne considère pas que le devoir des intellectuels de tous les pays soit de sacraliser ou de glorifier ses chefs, ou de renforcer les Mythes. Ceux qui le font ne rendent service qu'aux chefs, non à leur peuple.
Je tiens aussi à m'élever contre les 2 articles publiés dans le journal Chourouk concernant mon film, qui sont un tissu de mensonges et contre le refus de ce journal de publier mon droit de réponse.
Nulle part la liberté d'expression n'a été accordée facilement par les Etats.
Il revient donc à tous les artistes, intellectuels, et à l'ensemble de la société civile de réagir, pour défendre les droits constitutionnels au libre accès à l'information et aux œuvres d'art, le droit à la libre expression et la liberté de création. Jean-Pierre Lledo.
CONFERENCE DE PRESSE
Mardi 3 Juillet 07
COMMUNIQUE
de Jean-Pierre Lledo
Le samedi 23 Juin, j'ai remis une copie de mon film à la Manifestation « Alger, capitale de la culture arabe, 2007 », et contrairement aux promesses faites, le film n'est toujours pas programmé.
Hier, une lettre signée par la Ministre de la Culture, me met en demeure de remettre une version du film en 52', ou de rembourser la première partie de la subvention.
Afin d'échapper à cette menace, je m'apprête donc à extraire de mon long-métrage de 3h, une des 4 histoires.
Je signale que des documentaires prévus pour 52' ont été présentés sans problèmes par cette Manifestation malgré un dépassement de cette durée.
Et que la Ministre m'avait signé une lettre, l'été 2005, où elle me promettait le soutien du FDATIC à mon projet de long-métrage documentaire.
J'ai par ailleurs demandé au Ministère de la Culture, depuis 2 semaines, le visa d'exploitation pour distribuer mon long-métrage en salles.
Bien qu'habituellement ce soit une simple formalité, je l'attends toujours.
Suite à la triple annulation des projections du 13, 14, et 15 Juin (Alger, Constantine, Oran), j'ai pris l'initiative d'organiser des projections privées de mon film, le 29 et le 30 Juin, afin de rendre à la société civile ce qui lui appartient.
C'est ainsi que des journalistes de la presse arabophone et francophone, des universitaires, des historiens, des hommes politiques, des militaires, des responsables du FLN historique et des acteurs de la guerre d'indépendance, de représentants de l'Eglise algérienne, ont accepté de répondre à mon invitation. Je les en remercie vivement.
Ces projections ont été suivies de débats très riches, sans aucune agressivité : preuve du mépris de ceux qui supposent que la société civile n'est pas suffisamment mûre pour se faire d'elle-même une opinion.
Lors de ces projections, j'ai tenu à dire notamment ceci :
- Je suis Algérien et non pas « d'origine algérienne » comme l'a dit la Ministre de la culture à la radio.
- Ce dernier film est la suite d'un long travail cinématographique de plus d'une dizaine d'années sur la Mémoire de l'Algérie coloniale et sur le rapport entre les 3 communautés musulmanes, juive, et chrétienne.
« Lisette Vincent, une femme algérienne », met en valeur « le fait colonial » qui fonde l'inégalité sur une base raciale, donc raciste.
« Un Rêve algérien », qui évoque la pratique de la torture de l'armée française durant la Bataille d'Alger, met en valeur le fait que dans la famille politique d'Henri Alleg, la famille communiste, le métissage communautaire était la preuve qu'une Algérie libre était possible où auraient vécu ensemble Musulmans, Juifs, Chrétiens et non-croyants. Ce film se terminait par une question : « L'Algérie est devenue indépendante, pourquoi n'a-elle pu être aussi fraternelle ? »
« Ne restent dans l'Oued que ses galets », mon dernier film, est un essai de réponse à cette question. Il pose le problème de l'Exode de la population dite « européenne » (pieds-noirs) et juive, soit plus d'un million de personnes, arrachés brutalement à ce qu'ils considéraient comme leur pays, et qu'ils considèrent toujours comme leur pays : ce déplacement de population a été un des plus importants de l'Histoire.
- Cet Exode, selon moi, ne peut être considéré comme une Victoire du Mouvement national, mais comme un échec. L'ANC, dirigée par Nelson Mandéla en Afrique du Sud, a fait la preuve que l'on pouvait mettre fin à un système raciste sans mettre fin à la cohabitation communautaire. Je considère que le métissage est une chance pour tous les peuples et non une tare, et que l'Exode a donc dépossédé notre pays d'une richesse qui aujourd'hui paradoxalement est devenu la propriété de la France où habitent près de 5 Millions d'Algériens, ou Français d'origine algérienne !
- Mon essai cinématographique est fondé sur une manière de pratiquer le documentaire qui est la mienne depuis plus d'une décennie, et qui consiste à refuser les paroles stéréotypées du discours officiel des « chefs », et à ne faire confiance qu'aux récits d'individus.
Et mon travail, dans ce film consiste à suivre 4 personnages d'origine arabo-berbéro-musulmane qui en revenant sur les traces de cet Absent d'origine judéo-chrétien, revisite leur propre enfance durant la guerre d'indépendance, et les drames personnels et collectifs.
- Les 4 histoires de ce film montrent que contrairement à ce qui s'est souvent dit tant en France qu'en Algérie, la violence intercommunautaire n'a pas été la règle, mais l'exception, des exceptions qui certes se sont multipliées durant la guerre 54-62.
- Le film, au travers de ces 4 histoires, pose aussi certes pour la première fois dans le cinéma algérien les questions suivantes :
Pourquoi le 20 Aôut 1955, l'ALN a-t-elle désigné le « gaouri » comme l'ennemi à abattre ?
Pourquoi durant la Bataille d'Alger, le « gaouri » a été visé en tant que tel, au facies, par des bombes, au lieu par exemple des institutions militaires ?
Pourquoi à Constantine, le Maître juif de musique andalouse Raymond assassiné le 22 Juin 1961, n'est pas représenté sur un Mur du Centre-ville, aux côtés des 5 autres Maîtres musulmans du malouf, dont certains furent ses amis ?
Pourquoi le 5 Juillet 1962 à Oran, à Oran uniquement dans toute l'Algérie, dans presque tous les quartiers d'Oran, et au même moment, du matin au soir, a-t-on massacré les « gaouri » au facies ?
Beaucoup d'Algériens se sont déjà posées ces questions (le Congrès de la Soummam en 1956 avait critiqué les exactions contre les civils) et continuent de se les poser.
- En les posant à mon tour, par le biais du cinéma, je ne considère pas porter du tort à mon pays. Au contraire. Vider les poches de pus que portent en elles toutes les sociétés du monde a toujours été une œuvre de salubrité publique. L'Algérie, comme d'autres pays a eu ses histoires sombres. Pas plus que les cinéastes français ne ternissent l'image de la France, lorsqu'ils évoquent la torture durant la guerre en Algérie, ou les autres côtés sombres de l'Histoire de leur pays, je ne considère avoir terni l'image du mien. Laisser aux autres le soin d'évoquer nos ombres, c'est cela qui affaiblit notre pays. Je ne considère pas que le devoir des intellectuels de tous les pays soit de sacraliser ou de glorifier ses chefs, ou de renforcer les Mythes. Ceux qui le font ne rendent service qu'aux chefs, non à leur peuple.
Je tiens aussi à m'élever contre les 2 articles publiés dans le journal Chourouk concernant mon film, qui sont un tissu de mensonges et contre le refus de ce journal de publier mon droit de réponse.
Nulle part la liberté d'expression n'a été accordée facilement par les Etats.
Il revient donc à tous les artistes, intellectuels, et à l'ensemble de la société civile de réagir, pour défendre les droits constitutionnels au libre accès à l'information et aux œuvres d'art, le droit à la libre expression et la liberté de création. Jean-Pierre Lledo.

